Il y a 100 ans, le soldat Alain Coriou disparaissait en mer

Le 4 octobre 1916, le paquebot Gallia de la Compagnie Sud-Atlantique coulait, atteint par une torpille allemande. Sur les 2000 personnes qui étaient à bord, 817 vont périr. Un Rochecorbonnais, Alain Coriou se trouvait parmi eux. Comment cette tragédie est arrivée ? Pourquoi ce paquebot ? Qui est Alain Coriou ?

La famille Coriou

Notre histoire commence le 14 septembre 1873 à Briec, une commune du département du Finistère : Marie Françoise Jaouen, épouse de Pierre Coriou, accouche de son premier enfant, un garçon auquel est donné le prénom d’Alain.

En 1885 Pierre Coriou, qui était cultivateur, décède à l’âge de 42 ans. En 1891 son épouse disparait à son tour.

L’orphelin Alain est placé comme domestique, dans le Finistère puis le Morbihan. On le retrouve en 1903 à Rochecorbon où il vient d’arriver : il se marie avec une morbihannaise, également domestique, Marie Louise Corrivelec. Les parents de l’épouse ne se sont pas déplacés, ils ont toutefois donné leur accord pour ce mariage.

Trois enfants vont naître de ce couple devenu cultivateurs et habitant au bas de la rue de Vaufoynard : Marcel en 1905, Marie Louise en 1907 et Jeanne-Marie en 1912.

Le paquebot Gallia

Le 26 mars 1913, le paquebot Gallia est lancé aux chantiers de la Seyne-sur-Mer. Après les travaux d’aménagements intérieurs jusqu’au 29 novembre 2013 il est prêt à assurer les voyages de la compagnie Sud-Atlantique : des trajets Bordeaux-Rio de Janeiro, Bordeaux-Rio Buenos Aires, ou comme son voyage inaugural Bordeaux-Rio de la Plata.

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Navire de luxe, le bateau peut accueillir 300 passagers de première classe, 106 de deuxième et 80 de troisième. Dans l’entrepont il pouvait également emporter 600 émigrants.

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Salon de musique du Gallia.

La première guerre mondiale va transformer sa destinée.

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Embarquement de soldats serbes sur le Gallia à Bizerte (Tunisie) le 25 mai 1916.

En 1915, de nombreux navires sont réquisitionnés pour le transport de troupes. Le Gallia est affecté à l’Armée d’Orient en mai 1916. Le 3 octobre 1916, pour sa quinzième mission, il part de Toulon à destination de Salonique. À son bord s’entassent 1650 soldats français, 350 soldats serbes et 50 marins. Les Français appartiennent au 235e Régiment d’Infanterie, aux 15e Escadron du train, et aux 55e, 59e et 113e Régiments d’Infanterie Territoriale. Dans ce dernier régiment se trouve Alain Coriou ainsi que 14 autres natifs de la Touraine.

Lothar von Arnauld de la Périère

En 1757 un jeune officier d’artillerie, Jean Gabriel Arnaud, seigneur de la Périère, dans l’Indre, se bat en duel. Menacé d’être emprisonné, il fuit la France et se réfugie en Prusse. Il y intègre les troupes de Frédéric II le Grand. Son origine noble lui fait entré dans la noblesse prussienne : il accède rapidement au grade de général. C’est le début d’une grande famille de militaires prussiens.

Le 18 mars 1886 à Posen nait un de ses descendants directs, Lothar. Perpétuant la tradition familiale, ce dernier entre dans l’armée en 1903, à l’École navale. Il en sort en 1906 et est successivement affecté à plusieurs navires de la marine allemande. En 1915 il s’oriente vers le commandement d’un sous-marin, le U-35.

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Image extraite du film allemand à la gloire de von Arnauld : il raye sur le carnet de la Lloyd’s (liste de tous les navires du monde) le nom de celui qu’il vient de couler. Image noir & blanc colorisée vue dans la série française Apocalypse – Première guerre mondiale.

En janvier 1917, l’Allemagne qui peine sur le terrain continental décide d’accélérer son action maritime en lançant son programme de guerre sous-marine à outrance. Une centaine de sous-marins vont désormais couler tous les bateaux civils qu’ils croiseront. Au mépris des règles de la guerre maritime qui imposaient au navire armé d’avertir tout bateau civil afin que les passagers montent dans les canots de sauvetage, les sous-marins allemands coulèrent sans avertissement (notamment les tirs par torpille).

Si le terme d’as peut s’appliquer à ces militaires qui ont brillé dans leur art funeste, Von Arnauld est l’as de la guerre sous-marine : à lui seul il a coulé 194 navires. Essentiellement à coups de canons : les torpilles coûtaient très cher et le sous-marin ne pouvait en emporter qu’en quantité très limitée ; alors, face aux navires de transport non armés, il était plus simple d’utiliser le canon dont étaient équipés les sous-marins allemands.

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Image extraite du même film de propagande montrant l’imposant canon du sous-marin U-35.

39 navires furent atteints par une torpille du U-Boot de Von Arnauld (le U-35, puis du U-139 à partir de mai 1918), mais 159 furent coulés par les obus de son canon.

L’Allemagne fêta son héros par un des tout premiers films de propagande.

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En 1916, le U-35 de von Arnauld sillonne la Méditerranée.

Le 4 octobre 1916

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Parti la veille au soir du port de Toulon, le Gallia fait route vers la Grèce en ce 4 octobre 1916. Les rapports faits par les acteurs de cette époque permettent de retracer les événements de cette journée.

Le commandant est très soucieux car il approche du passage de San Pietro, au sud de la Sardaigne, et il estime que celui-ci est très dangereux. Vers 8 heures du matin, il demande de nouveau à son second de vérifier si les passagers portent bien leur ceinture de sauvetage et s’ils connaissent les lieux de rassemblement sur le navire en cas d’évacuation. Celui-ci descend rencontrer l’officier de l’Armée de terre le plus ancien, le capitaine Hyacinthe de Couessin, du 113 ème Régiment d’Infanterie Territoriale, et lui transmet les consignes du commandant. Le second s’aperçoit, en croisant de nombreux soldats sur les ponts, que ceux-ci ne portent pas la fameuse ceinture. Il décide donc de passer en revue les passagers pour voir si les consignes sont bien respectées.

Au débouché du passage de San Pietro aux environs de 13 heures 45, il reçoit à 14 heures 15 un message du navire de guerre français Quiceen qui lui indique la présence d’un sous-marin à environ 15 milles devant lui, faisant route à l’Est pour regagner sa base dans l’Adriatique et qu’il est fort probable que le Gallia le rencontre. Le temps est alors remarquablement clair, ce qui est favorable pour un torpillage. Le commandant demande au second de renforcer les vigies sur les flancs du navire et de s’assurer que ceux-ci sont bien à leur poste.

Cet après-midi, l’Enseigne de Vaisseau Augustin est de quart à la passerelle. A 17 heures 44, une vigie crie « une torpille à tribord », mais il est déjà trop tard et le commandant n’a pas le temps de l’éviter car celle-ci ne se trouve qu’à quelques mètres du navire lorsqu’elle est aperçue. Une explosion violente se produit alors au niveau de la soute arrière, contre la paroi de la soute à munitions des canons, provoquant des réactions en chaîne.

L’emplanture de l’un des mats est arrachée. Celui-ci s’abat en entraînant dans sa chute les antennes de télégraphie sans fil, rendant inutilisable celle-ci. Le Gallia ne peut lancer un S.O.S. et doit compter alors que sur ses seuls moyens de secours. Le commandant donne l’ordre d’évacuation et ordonne à son second de mettre les canots et radeaux à la mer. Celui-ci, après s’être assuré que les cloisons étanches avaient été fermées, se rend sur le pont B et demande à tous les passagers de se mettre en rangs, d’enlever leurs bandes moletières et leurs souliers pour gagner les chaloupes et les radeaux. Mais la cloison étanche de séparation de la soute arrière avec la machinerie ne résiste pas et le bâtiment s’enfonce de plus en plus vite de l’arrière; la panique gagne alors tous les hommes. La montée rapide de l’eau empêche toute manœuvre de défense de la part du Gallia, pourtant équipé de canons à l’avant et à l’arrière. Tout le monde se précipite par-dessus bord en essayant d’emporter qui une boite de sardines, qui son livret militaire, certains se débarrassent de leurs habits les plus encombrants. L’avant se dresse très rapidement vers le ciel et le Commandant resté sur la passerelle actionne la sirène dans un dernier adieu avant de disparaître avec son navire dans d’énormes remous, laissant autour de lui une mer couverte d’embarcations, de radeaux et d’épaves. Le Gallia a mis un tout petit quart d’heure pour couler, observé à quelques dizaines de mètres par le sous marin allemand qui ne portera pas secours aux naufragés.

(texte établi notamment à partir du rapport de l’Enseigne de vaisseau du Lanoir, officier en second du Gallia)

Il est 17h57, le navire vient de disparaître.

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Photographie prise depuis le Châteaurenault qui va recueillir près de 600 rescapés. Canots et radeaux de fortune ont permis d’attendre les secours.
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Photographie de quelques rescapés revenus à terre.

Alain Coriou ne fait pas partie des rescapés : comme 817 autres, il a disparu.

Sur le monument aux morts pour la France

À Rochecorbon, nous pouvons retrouver le nom des morts pour la France gravés sur le Monument aux morts. On y trouve bien évidemment celui d’Alain Coriou. Une première anecdote toutefois : une autre liste existe dans l’église de Rochecorbon. Ces deux listes assez semblables comportent toutefois quelques différences : on peut notamment retrouver dans l’église le nom de personnes qui ont vécu à Rochecorbon, même si au moment de leur mort ils n’y habitaient plus. Par contre la liste du Monument aux morts, « officiel », a été validée par la Préfecture, attentive à éviter les doublons entre les communes.

Deuxième anecdote : le nom d’Alain Coriou figure bien sur la plaque de l’église, mais son nom est mal orthographié : Corillou.

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Plaque commémorative posée dans l’église Notre-Dame de Vosnes – Rochecorbon.

Petites histoires complémentaires

Le Massila. Ce bateau-frère du Gallia ne fut pas réquisitionné. Il put ainsi réaliser ses croisières vers l’Amérique du sud. Pour autant, il n’échappa pas à la guerre et aux Allemands : il fut sabordé par l’armée allemande à Marseille le 21 août 1944 !

Le Provence II. Quelques mois avant le torpillage du Gallia, un autre navire emportant des Rochecorbonnais fut la cible de von Arnauld. Le Provence II, le plus important paquebot de la Compagnie Transatlantique, rencontra le 26 février 1916 le sous-marin de Von Arnauld qui retournait à sa base. Il restait une torpille à bord, qui fut envoyée de loin en espérant un hasard favorable aux Allemands. Le Gallia fut touché et coula en quelques minutes en emportant par le fond 1100 soldats. Parmi eux on comptait deux Rochecorbonnais, Louis Auguste Rousseau, caporal, et Charles Deré, 2e classe, tous deux du 3e Régiment d’Infanterie coloniale.

La mort de Lothar von Arnauld de la Périère.  Sa notoriété acquise durant la guerre de 1914-1918 le propulsa aux plus hauts rangs de l’armée allemande. Au début de la guerre 1939-1945 il fut commandant de la marine en Belgique et aux Pays-Bas, puis de la Bretagne. En 1941 il était nommé vice-amiral, commandant de la marine de tout l’ouest français. C’est en allant prendre son poste que son avion s’écrasea accidentellement. Le plus grand sous-marinier mourut ainsi en avion !

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Source Gallica.

Le maçon Coriou. Pour terminer cet article, rappelons-nous que la famille Coriou s’est bien implantée à Rochecorbon et que durant la seconde guerre mondiale elle donna encore un de ses enfants, Jean. Le nom reste aussi attaché à une entreprise de maçonnerie de l’après-guerre.

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Claude Mettavant


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