Louis Havet, latiniste, helléniste, dreyfusard

Janvier 1898 : Louis Havet se positionne ouvertement pour la révision du procès Dreyfus. Avec son épouse Olympe ils viennent de s’installer à Rochecorbon, sur le quai de la Loire, dans la villa « Le Clos ». Après la disparition de Louis en 1925, Olympe conserve la maison où elle décède le 8 septembre 1928.
Louis Havet (1849-1925)
Source : Wikipedia

Ses origines, sa vie

Né le 6 janvier 1849 à Paris, Pierre Antoine Louis Havet est le premier enfant d’Eugène Auguste Ernest Havet, 35 ans, historien et professeur de rhétorique à la Sorbonne puis au Collège de France et de Louise Antoinette Lucile Bourdon, 20 ans. Après un passage à Vitry-sur-Seine dont il dira en 1896 que cette commune était « encore assez rustique maintenant, mais qu’elle l’était bien plus alors », il quitte sa belle famille et revient à Paris où il restera définitivement.
Il termine ses études à l’École pratique des Hautes Études, il y apprend notamment la linguistique avec Michel Bréal, le père de la sémantique moderne, et le sanscrit avec Eugène-Louis Hauvette-Besnault. Répétiteur à son tour dans cette école en 1872, puis professeur en 1877, il obtient son doctorat en 1880. Rapidement il est chargé de philologie et de métrique à la Sorbonne et professeur de philologie latine au Collège de France.
Il se marie le 10 avril 1880 à Paris 3e avec Désirée Ernestine Olympe Marie de Saint-Georges, petite-fille d’un ministre de la 2e république (ce nom de famille, Marie de Saint-Georges, amusera les rochecorbonnais qui se souviendront que la commune dénommée Saint-Georges a été réunie à celle de Rochecorbon en 1808).
Comme toute personne de la haute société parisienne il achètera une propriété en province, à Rochecorbon pour ce qui le concerne, où il se retirera régulièrement, non seulement pour les périodes de vacances estivales mais aussi comme lieu de repos et de réflexion, « dans son ermitage des coteaux de la Loire ».
Après une période de forte activité militante aux côtés de Zola et Dreyfus, il prend du recul avec la politique en 1904 pour revenir à son premier métier. Il décède à Paris le 27 janvier 1925, après avoir demandé que ses funérailles soient simples et sa dépouille versée à la fosse commune…

La Ligue des Droits de l’Homme – Dreyfus et Zola

En 1898, dans les coulisses du procès d’Émile Zola suite à son article « J’accuse », Louis Havet est un acteur fort de la création de la « Ligue française pour la défense des droits de l’homme et du citoyen » aux côtés du républicain Ludovic Trarieux, auquel il propose de simplifier la dénomination en « Ligue des droits de l’homme ».
Lors du procès de Rennes en 1899 : Louis Havet au centre, en compagnie du juge Bertulus (à gauche de l’image). Source : blog de la Société internationale d’histoire de l’affaire DreyfusCORRECTIF : le personnage signalé pourrait ne pas être Louis Havet. Voir le commentaire au bas de cette page.

 

Pendant près de 8 années il est un soutien indéfectible à Dreyfus, écrivant et militant abondement. Il lui écrit souvent, les épouses aussi échangent, Olympe Havet soutenant Lucie Dreyfus et son mari dans leurs luttes et difficultés.
Lettre d’Olympe Havet à Madame Alfred Dreyfus, 
envoyée depuis Rochecorbon sur papier à en-tête 
« Le Clos, commune de Rochecorbon ». 
Source : Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme.

En 1908, le 12 avril, un monument est érigé à la mémoire de Zola, deux mois avant son entrée au Panthéon et l’attentat contre Dreyfus. C’est Louis Havet qui est choisi pour l’inéluctable discours.

Louis Havet lisant le discours d’inauguration du monument Zola de Suresnes en 1908.

Dreyfus à Rochecorbon

Été 1900, le bruit court que Dreyfus vient de s’installer à Rochecorbon. Il est chez son ami Havet, accompagné par le colonel Picquart, qui lui aussi avait été embarqué dans la Grande Affaire.
Mais il n’en est rien. Havet s’empresse d’écrire à Dreyfus le 11 septembre 1900 pour lui conter l’étrange bruit :

« Mon cher capitaine,
savez-vous, comme Rochecorbon et les communes voisines, que le colonel Picquart et le capitaine Dreyfus viennent de passer ensemble quinze jours chez ce monsieur Havet ? Voilà la dernière vérité établie par la voie sûre de la rumeur publique, avec une précision qui exclut le doute. Hélas, le colonel lui-même ne nous a donné que sept jours, moitié ici et moitié chez Psichari où nous l’avons accompagné. »

L’orthographe et l’anticipation du langage SMS 

Dès 1887 Louis Havet s’engage sur un difficile projet, la simplification de l’orthographe. En 1889, année de la Tour Eiffel et du tramway de Vouvray, il présente à l’Académie Française une pétition ayant recueilli 6500 signatures dont 50 membres des différentes académies, 289 noms de l’enseignement supérieur, 1800 professeurs de l’enseignement secondaire, 3000 membres de l’enseignement primaire ainsi que des hommes de lettre, des archivistes, des bibliothécaires et plus de 500 signatures de professeurs suisses, belges, anglais, allemands, espagnols, suédois.
Mais l’opposition est forte, soutenue par la volonté d’une orthographe riche, complexe, voire élitiste. Certains extrémistes de la réforme vont la mener à sa perte : ils soutiennent par exemple que mer devrait s’écrire mar en s’appuyant sur les mots marin, maritime,… que aile devrait s’écrire ele car venant du latin ala, ou pelle s’écrire pele du latin pala. Si la simplification préconisée par Havet comme la suppression des consonnes doublées – par exemple les aberrations chariot-charrette, honneur-honorable, hommehomicide – semblait acceptable, le remplacement de mots complets suscita une telle levée de boucliers que tout le projet avorta.
Dans les arguments développés, et un siècle avant l’explosion des SMS sur nos téléphones mobiles, Louis Havet eut cette vision prophétique :
« Le phonétisme, le phonétisme absolu. Mais… Je ne le verrai pas, nos enfants non plus. Et j’admets, d’ailleurs, qu’il n’est pas possible d’y arriver d’un seul coup ; l’œil ne s’habituerait pas aisément à une transformation complète de l’orthographe des mots, et on lirait avec difficulté. Mais, dans cinq cents ans, dans mille ans, que sais-je ! on écrira kelke ou kelk au lieu de quelque. C’est sûr. Je suis convaincu qu’on arrivera, par étapes, a la simplification absolue, au phonétisme. D’ailleurs, quand on écrira avec le phonographe, – car on y arrivera dans un temps donné, à l’aide d’artifices de transmission, – on sera inévitablement amené à adopter cette règle : un signe par son. Et ce sera le dernier triomphe des réformistes ! ».
À la lecture des SMS, des forums sur internet et de certains blogs, chacun peut percevoir cette évolution. « 500 ans » disait Havet, le monde va bien plus vite ! Non ?

Le Clos

Jusqu’au début du XVIIIe siècle le coteau de la Loire est essentiellement peuplé d’habitations troglodytiques.
Cette carte montre le coteau à cette époque, alors que la levée, digue de protection contre les crues de la Loire, n’existe pas encore. On peut y voir les lieux troglodytiques indiqués par de petites tâches noires au pied du coteau, les maisons dessinées en rouge sont rares. À l’emplacement du futur clos, désigné par la flèche rouge, on distingue un jardin à la française dépendant d’habitations éloignées le plus possible du fleuve impétueux.
À la fin du XVIIIe siècle et tout au long du XIXe siècle les lieux changent radicalement : protégés de l’eau par la levée, protégés du vent par le coteau, bien exposés plein Sud, ils séduisent les riches propriétaires de la ville de Tours toute proche. Cette situation favorable donnera alors à toute la rive droite de la Loire allant de Tours à Vouvray le joli nom de « Côte fleurie ».
L’emplacement qui nous intéresse n’échappera pas à la règle commune ; la maison est construite en 1760, puis agrandie en 1854. On retrouve ainsi les 3 étapes traditionnelles rencontrées sur ces « villas » riveraines de la Loire :
  • à l’origine, les habitations sont troglodytiques : souvent creusées pour l’extraction de la pierre de tuffeau si chère à nos châteaux du val de Loire, ou directement creusées à l’usage d’habitation, elles ne comportent que quelques pièces en façade.
  • ensuite une construction en dur est élevée, adossée au coteau dont les pièces troglodytiques deviennent alors des annexes (c’est la raison pour laquelle les très nombreuses habitations troglodytiques ne se voient plus aujourd’hui : elles existent toujours mais sont cachées derrière les maisons !).
  • enfin très souvent ces premières constructions sont agrandies, des étages sont ajoutés, des dépendances sont adjointes.
Entre la villa « Le Clos » et le haut du coteau courait une ancienne voie gauloise, visible sur la carte ci-dessus, sillonnant le coteau à mi-pente afin de le mettre à l’abri de la majorité des nombreuses crues.

 

Au centre de l’image, la villa Le Clos, jolie propriété au bord de la Loire. Source : Bing de Microsoft 2013.
C’est dans cette maison que Louis Havet et son épouse Olympe viendront le plus souvent possible, à l’abri des tumultes parisiens.

Les images le représentant sont rares, je n’en ai pas trouvé concernant Rochecorbon.

Louis Havet en 1908, 10 ans après son arrivée à Rochecorbon. Source Persee.

Durant la guerre de 1914-1918 il est connu pour avoir hébergé de nombreux réfugiés.

Sans postérité il décède en 1925. Les journaux, conformément à ces dernières volontés, sont sobres tant la riche vie du personnage aurait permis des articles plus complets :

 

Extrait du journal Le Gaulois, 
l’article le plus long parmi ceux 
annonçant la mort de Louis Havet ! 
Source : Gallica.

Compléments

voir quelques compléments intéressant sur notre blog, sur cette page.

Pour en savoir plus 

– les lettres du couple Havet aux Dreyfus sur le Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme
– la pétition pour la simplification de l’orthographe sur Gallica
– et tout ce que vous pourrez lire sur l’affaire Dreyfus !

Merci à Robert Pezzani pour avoir déniché la très belle carte ancienne du coteau.


5 réflexions sur “Louis Havet, latiniste, helléniste, dreyfusard

  1. Le propriétaire suivant du Clos est Édouard Gueffier, conseiller municipal de Rochechecorbon mais surtout connu pour avoir été le Président du Tribunal de commerce de Tours. Il n'en profite que 2 petites années et y décède âgé de 56 ans le 7 mars 1929.

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  2. Bonjour
    Passionnant ce blog. Toutefois, je me permets de vous signaler une petite chose dont je suis responsable. Vous avez repris la photo de Havet à Rennes du blog de la SIHAD (et merci de cela). Toutefois, j’ai trouvé une autre copie de cette image qui n’est pas légendée « Havet » comme la première que je possédais, mais qui donne un autre nom. Il est vrai que le personnage représenté ressemble fort à Havet mais du coup……… Dans le doute, je l’ai supprimée de mon côté.
    Bien cordialement
    po

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