Nicolas de Troyes et le borgne Boutet en l’an 1535 à Rochecorbon

C’est certainement l’œuvre de littérature la plus ancienne concernant notre commune que je vous propose ici. Cette Nouvelle mérite absolument de figurer sur ce blog. Elle a été écrite en 1535 par Nicolas de Troyes, remise en lumière en 1866 par Émile Mabille dans son ouvrage Le Grand parangon des nouvelles nouvelles recueillies par Nicolas de Troyes publié à Bruxelles. Sur ces cent nouvelles, c’est la 26ème qui nous intéresse, celle du sellier (1), le borgne Boutet : ce dernier, voyageant de nuit pour revenir à Tours, passe par le plateau surplombant la Loire et tombe malencontreusement dans une cheminée.

(1) Nicolas de Troyes lui-même se présentait dans son recueil de 1535 comme « simple sellier, natif de Troyes en Champaigne, à présent demorant à Tours ». À cette époque on différenciait le sellier qui travaillait dans les bourgs et le bourrelier qui travaillait dans les campagnes. Il y a donc peut-être un peu d’autobiographie dans certaines de ses nouvelles. Émile Mabille précise en 1889 :

« L’histoire du borgne Boutet […] On y voit figurer un ouvrier sellier qui travaillait à Amboise, et qui après un certain laps de temps, venant retrouver sa femme à Tours, par un fait indépendant de sa volonté s’arrête en chemin à Rochecorbon. Cette route, que Nicolas de Troyes décrit si bien, il dut la parcourir lui-même plus d’une fois. ».

On se souvient en effet que la population rochecorbonnaise vivait à cette époque essentiellement dans les habitations troglodytiques si répandues dans notre pays ; la fumée des foyers était conduite par des cheminées taillées dans la roche et aboutissaient sur le plateau comme l’a bien décrit Henri Du Cleuziou encore en 1887 :

« À la Roche-Corbon, tout près des fameux celliers de l’abbaye de Marmoutiers, le village entier est formé d’excavations forées dans la pierre tendre, des terrasses, des tourelles, des plates-formes, donnent accès à ces pittoresques chambres, dont on voit les fenêtres et les portes s’ouvrir à des hauteurs vertigineuses ; et dans les champs qui dominent la vallée, le voyageur s’arrête étonné en apercevant sortir de nombreux trous protégés par des tertres verts, la fumée des modestes ménages qui vivent à plusieurs mètres au-dessous dans leurs cases aux parois rugueuses,… ».

Intéressante image extraite du livre publié par Du Cleuziou en 1887, La création de l’Homme. Sur cette gravure on peut voir à droite la ferme qui se situait à l’entrée de la commune, à l’emplacement de la supérette actuelle. Quelques vaches en sortent, certainement pour aller boire dans la Loire. Sur le coteau, la Lanterne.

Vous pouvez lire aussi sur ce blog l’article de R. Pezzani sur les Les habitations troglodytiques de Rochecorbon vues par les voyageurs qui donne d’autres témoignages anciens.

Ce type d’habitation n’était pas toujours apprécié. En 1880 NJ. Colbert dans ses Notes de voyage racontait ainsi son passage en Touraine :

« J’arrivai à Tours sans que mon opinion sur les bords de la Loire fût changée : la verdure en est fraîche et riante, mais ils sont trop plats. Je ne suis pas non plus admirateur de la Roche-Corbon ni de ses troglodytes habitants : j’aime beaucoup mieux la vue de jolies maisons que celle de ces cheminées qui apparaissent au milieu des carrés de choux du jardin qui dominent l’habitation. »

Mais revenons donc près d’un demi-millénaire avant notre époque, sous François 1er, et découvrons sans plus attendre cette truculente historiette dont l’orthographe originale a été ici conservée.

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LA VINGT-SIXIÈME NOUVELLE.


Du borgne Boutet qui en passant son chemin de nuit cheut en une maison par le tuyau d’une cheminée, et ceulx de la maison, pensant que ce fust ung diable, s’enfuyrent.


Ainsi comme on racompte plusieurs choses nouvelles, il en advint une près de Tours, digne de mémoire. Vray est qu’audit Tours, avoit ung jeune compaignon marié, lequel estoit cellier, et avoit nom Jehan Daniel, mais on l’avoit surnommé et l’appelloit on le borgne Boutet. Or pour déchiffrer son surnom, vray est que de sa jeunesse, il avoit demoré cheux ung cellier nommé Anthoine Boutet et de soy mesme estoit homme laid et avoit de gros yeulx blancs renversés en la teste, et quant il regardoit fermement faisoit paour à ceulx qui le regardoyent, tant estoit laid ; et pour ce l’appelloit on le borgne Boutet.
Or vous devez sçavoir que cestuy borgne Boutet avoit esté à la cour assez longuement sans revenir, et n’avoit pas grant argent, et taschoit fort, à ung dimanche au soir, de gaigner la ville de Tours, pour ce que je vous dys qu’il n’avoit point d’argent. Si se approcha dudit Tours, une lieu près, au lieu nommé Roche-Corbon, mais il estoit toute nuit et vouloit gaingner la ville, pour aller coucher avec sa femme, et d’aventure en chemin il lui print voulenté d’aller au retraict, et se tira ung peu à l’escart hors du chemin. Après qu’il eut fait, il ne povoit retrouver son chemin, car, comme je vous dy, il faisoit bien noir ; et estoit toute nuyt et tastoit d’ung costé et d’aultre, mais il ne povoit retrouver son chemin.
Or, comme vous sçavez, ou devez sçavoir, il y a en ce pays là des caves, dont les cheminées sont ainsy justes comme la terre et ne passent guères davantage. Or y avoit il en une de ces caves cinq ou six hommes et femmes, lesquels soupoy entensemble et avoyent très bien à soupper, qui ne pensoint en rien, et tout ainsy comme le povre borgne Boutet cerchoit son chemin, comme je vous ay ja dit, trouva le tuyau de ceste cheminée, lequel estoit assez large et luy pensent descendre au chemin, bouta là les deux pieds et se laissa couler tout le long de la cheminée en faisant ung grand bruyt comme si ce fust tonnerre, et cheut à bas, noir comme ung diable, tout debout avec ses grans yeux blancs renversés. Mais quant ceulx qui soupoyent le virent ainsy noir et hydeux, le plus hardy de la compagnie s’enfouit le premier et tous les aultres après. Car ils pensoint trestous proprement que ce fust ung diable qui fut venu pour les tenter ; et quant le gallent veit qu’ils s’en estoint tous fouys, luy, qui enrageoit de faim et de soif, se mist à table et commença très-bien à souper et à grignoter, et y avoit assez à repaistre. Et devez sçavoir que lesdits voisins, qui estoint là à souper, s’en estoint fouys querre le curé, disant qu’il estoit venu ung diable en leur maison, qui les avoit tous fait enfouyr.
Le curé à grant peine le povoit il croire, mais quant il veit qu’ils estoint si effréez, il les creut et print l’estole en son col, avec son clerc, qui portoit l’asperge et l’eau benoiste, et vindrent jusques en la maison. Quant furent là, le curé dit : Or, regardez si vous le verrez encore. Ung d’eulx regarda par ung pertuys de l’huys, car il avoit fermé l’huys, et veit qu’il mangeoit très-bien à bon escient, et le monstrèrent au curé. A ce, dit le curé : Je vous promets que ce n’est point ung diable, car ung diable ne mangeroit point. Si ouvre l’huys et dit : Je te conjure de par dieu le tout puissant, si tu es ung esprit, que tu parles à moy. Se tu es mauvais, se t’en vas sans faire mal à personne du monde. Et à la vérité dire, le curé en estoit tout effroyé. Lors il parla et luy dit : Hé dea ! monsieur, que voulez vous ! En m’en allant en la ville, par fortune je suis cheu icy dedans ; ils s’en sont tous fouys, je n’en puis mais.
Alors qu’il eut parlé, le curé fut asseuré et entra hardiment, tout dedans, et luy compta tout son affaire le dit borgne Boutet, dont le curé fut joyeux, et fit revenir le maistre de leans, avec tous les voisins, lesquels furent tous joyeux, quant ils furent asseurés que ce n’estoit point ung diable, et firent trestous bonne chère ensemble jusque le lendemain matin que le borgne Boutet se retira à Tours en sa maison.
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L’abbé Michel Marolles, dans ses Mémoires publiés en 1656 rapporte cette anecdote :

« Dans l’histoire de Charles VIIIème, il est aussi parlé en la 28ème page sur la 1486ème année, d’un domestique de Monseigneur le Duc d’Orléans, appelé le Borgne Boutet, Contrôleur de ses Finances. (…) sa qualité de Varlet [valet], c’est-à-dire Ecuyer. ». 

On peut facilement supposer que ce personnage connu ait inspiré ce surnom moqueur.

La Borgnesse, gravure de 
Jacques Callot, 1622
Source gallica.bnf.fr

Dans Paysages d’Anjou, René Herval publie en 1932, une nouvelle intitulée « Le repas inattendu du borgne Boutet ». N’ayant pas ce texte je ne peux confirmer qu’il s’agisse de la même histoire mais l’intitulé le laisse à penser.

Un borgne flûtiste. 
Peinture École des Clouet, 1566.
Source : base Joconde
Nota : la commune de Rochecorbon
possède une rue des Clouet, en 
hommage aux peintres.

Pour en savoir plus

– le texte complet du recueil sur Gallica
– la critique du recueil parue en 1869 sous la plume de Defrémery, à lire sur Persée

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